Don Giovanni

Mozart / Michael Haneke

Du 27 janvier au 25 février 2006
Opéra Garnier

La dernière de la nouvelle production de Don Giovanni mise en scène par Mickael Haneke et dirigée par Sylvain Cambrelling ayant eu lieu le samdi 25 février, je ne peux plus vous recommander de vous y précipiter. Si je vous fais part de mon émerveillement face à cette nouvelle production, ce n'est donc pas pour vous recommander de vous y précipiter, mais parce qu'il semble que le succès qu'elle a rencontré a conduit la direction de l'opéra de Paris à la reprogrammer l'année prochaine, et parce qu'elle sera diffusée sur France musique le samedi 3 juin à 19 heures.

Et cela vaut la peine de ne pas la manquer. La première impressions est pourtant une grande surprise et un certain scepticisme. Le décor, qui ne change pas pendant toute la durée du spectacle, est une sorte de hall d'immeuble new-yorkais, ouvrant en arrière plan sur ue forêt d'immeubles. Leporello est en costard-cravate, et lorsque Don Giovanni sort de chez Donna Anna en se rhabillant, suivie d'une harpie à demi-dénudée, on se demande un peu si Mozart méritait ça. Quand les paysans de la scène 7 de l'acte I sont remplacés par un groupe de femmes (et hommes) de ménage de l'immeuble, quand les "beaux masques" de la scène XX qui chantent "viva la liberta" sont figurés par des masques de Mickey, quand ces mêmes masques accompagnent la statue du commandeur à la fin de l'opéra, on se dit que décidément, tout puriste mozartien - et je crois pourtant en être - se doit de s'insurger. Et pourtant, dans l'intervalle, le charme a opéré, et complètement. Mickaël Hanake n'est pas un metteur en scène d'opéra. Cela se sent, mais d'habitude, la venue de metteurs en scène extérieur au monde de l'opéra est plutôt négative. Souvent très nombrilistes, ils oublient facilement que l'opéra est un lieu de musique avant d'ête un lieu de théâtre, font souvent chanter les interprètes dans des positions qui affectent leur qualité vocale et écrasent la musique sous des effets de scènes qui, à mon sens, doivent rester au second plan au royaume du chant. On trouve certes quelques traces de ce travers lorsque, par exemple, le commandeur chante plié en deux sur le couteau que vient de lui planter Don Giovanni, ce qui affecte quelque peu sa technique vocale.

Mais c'est surtout un formidable renouveau que Mickaël Haneke apporte à ce chef-d'oeuvre bicentenaire. Le travail sur l'éclairage est d'une exceptionnelle intelligence. L'ensemble de la représentation est plongée dans une pénombre inquiétante, à l'exception des quelques scènes de fête, et de la première scène de la statue du Commandeur, où la statue n'apparaît pas mais est figurée par un faisceau de lumière éblouissante, à laquelle s'affronte l'ombre de Don Giovanni. Le jeu avec le silence, aussi est particulièrement brillant et tout à fait inhabituel à l'opéra. De longs moments sans musique, qu'une partie abrutie du public prend pour l'occasion d'échanger son avis sur la scène qui précède, donnent une résonnance et un souffle à la musique, et permettent une théâtralité qui ne nuit pas au chant. De même les récitatifs, très discrètement accompagnés par un piano qui joue sa partition a mimnima ont été extrêmement travaillés et prennent un relief inhabituel quand on sait combien ils sont généralement traités comme des creux entre les airs, destinés à reposer les chanteurs et le public.

De nombreuses trouvailles d'un point de vue de la mise en scène, donc. Mais ce qui fait la valeur exceptionnelle de cette nouvelle production, c'est le personnage de Don Giovanni. Le chanteur, d'abord, a tout pour plaire. Peter Mattei est tout simplement parfait. Elégant, beau, doté d'une voix superbe, d'une technique de chant impeccable, d'une intuition et d'un goût musical très sûr. Il faut entendre l'extraordinaire séduction de son "Deh vieni alla finestra" dont la moitié est chantée pianissimo, ou la terrifiante bestialité de son "Fin ch'an dal vino" pour se convaincre qu'on a affaire à l'un des plus grands Don Giovani du moment. Plus sombre que de coutume, plus animal, plus sensuel peut-être, mais surtout plus monstrueux ; même le courage lui manqe puisque c'est lâchement qu'il assassine le Commandeur. Mais quelle allure dans le même temps. Et quelle voix !

Le reste de la distribution est plus inégale, mais il faut noter l'excellent Leporello de Luca Pisaroni, tout en nuance et doté d'une voix magistrale, et le Commandeur de Robert Lloyd, le seul, peut-être à ne pas être franchement mis en valeur par la mise en scène, la dernière scène étant certainement la plus discutable, n'en a pas moins une voix extraordinaire. Les femmes sont moins convaincantes. Christine Schäfer n'a pas la carrure d'une Donna Anna ; sa voix ne suit pas. Mireille Delunsch n'est pas une mauvaise Elvire, mais certains passages délicats révèlent des carences techniques difficilement acceptables, et son grave n'est pas au point. Quant à la Zerline d'Aleksandra Zamojska, sans avoir de défaut rédibitoire, elle manque de saveur, de chaleur et de charme.

Quant à la direction d'orchestre de Sylvain Cambrelling, elle est inspirée, mais imparfaite. Inspirée car innovante et parfois brillamment. Il incarne à mon sens une lecture romantique de Mozart qui irritera certains, mais qui cadre bien avec la mise en scène et permet de mettre en avant les qualités vocales de la distribution. Imparfaite, car la synchronisation entre l'orchestre et les chanteurs n'est pas toujours milimétrée.

De toutes ces impressions apparemment mélangées, il ressort un véritable enthousiasme pour ma part. La prestation de

Peter Mattei

fait partie de ces moments que l'amateur d'opéra n'oublie pas. Un grand moment à ne pas manquer si l'occasion se représente, et elle ne devrait pas manquer de se représenter.

Deux liens pour conclure, un avec un article de Libération qui vous donnera le point de vue opposé au mien, et un lien avec le site de l'opéra de Paris pour la distribution complète.


Antonin Durand
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